Tolérer ou vivre ensemble

Tenues d’été de la Grande Loge de France, 30 juillet 2019, par François Benetin

Dans le cadre des tenues d’été sur le thème « Vivre ensemble », le titre donné au sujet de ce soir « Tolérer ou Vivre ensemble » apparait comme contenant me semble-t-il quelque ironie en ce que la formulation pourrait laisser supposer une subtile mise en cause de la tolérance, ironique dans la mesure où la tolérance constitue l’un des fondements de la franc-maçonnerie. Mais peut-être est-ce aussi le « Vivre ensemble » qui est mis en cause dans la mesure ou « Vivre ensemble » pourrait s’appeler « Fraternité » et que la fraternité constitue un autre fondement de la franc-maçonnerie. Enfin, l’ironie du sujet pose une double question : comprenons-nous bien ce que signifie la tolérance d’une part, le « Vivre ensemble d’autre part et faut-il choisir entre les deux et que choisir ?

La tolérance est-elle une vertu ?

Interrogeons-nous d’abord sur la tolérance en posant la question suivante assez à la mode en ce moment : la tolérance est-elle une vertu ?

Un an après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, l’idée de Tolérance fut clairement exprimée pour la première fois dans un texte de Pierre Bayle intitulé « De la Tolérance », Cette même année, Locke écrit sa « Lettre sur la Tolérance » publiée que 3 ans plus tard. Voltaire prend le relais avec son Traité sur la Tolérance paru en 1763 et nous connaissons sa phrase célèbre : « Je ne partage pas votre opinion, mais je me battrai pour que vous puissiez l’exprimer. ».

La tolérance est la chair et la moëlle de la franc-maçonnerie. La création de la 1ère obédience maçonnique, La Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717, donne lieu à l’établissement en 1721 des Constitutions d’Anderson dont l’article 1er établit la tolérance comme principe premier de la franc-maçonnerie, dont voici un extrait :

« Mais bien que dans les Temps Anciens les Maçons fussent obligés dans chaque pays d’appartenir à la Religion de ce Pays ou de cette Nation, quelle qu’elle fût, il est maintenant considéré comme plus opportun de seulement les soumettre à cette Religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, qui consiste à être des Hommes Bons et Honnêtes ou Hommes d’Honneur et de Sincérité, quelles que soient les Dénominations ou Croyances qui puissent les distinguer ; ainsi, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de concilier une véritable Amitié parmi des Personnes qui auraient dû rester perpétuellement Éloignées. »

Qu’en est-il 3 siècles plus tard, aujourd’hui ?

Eliminons d’entrée le discours philosophique qui confine à un jeu intellectuel stérile sur les limites de la tolérance. Idée selon laquelle la tolérance ne devant pas avoir de limites au risque de devenir elle-même intolérance, elle nous conduirait à tout accepter, que ce soient les non-sens qui relèvent de l’absurdité, les positions intolérantes qui refusent la réciprocité de la tolérance, les positions intolérables qui bafouent le respect et la dignité d’autrui ou pire encore, et les postures qui présentent un aspect trompeur qui les déguisent comme des différences pouvant normalement être tolérées, mais qui cachent une manœuvre de conquête culturelle, religieuse ou politique ayant pour objectif de s’imposer par effraction intolérante, illégitime ou dictatoriale.

Une attitude qui au nom de la tolérance affirmerait que « Tout se vaut. » aboutirait au nihilisme. La tolérance exige de ne pas perdre la boussole du sens.

« Il faut de la tolérance, mais il y a de l’intolérable » s’exprimait Jean d’Ormesson.

Aussi, pour rester dans la voie du bon sens, je donne à la tolérance la définition suivante :

« La tolérance, c’est l’acceptation de la légitimité de toutes les opinions, idées, actions, attitudes et modes de vivre, quels que soient leurs différences, sous réserve qu’ils ne portent pas atteinte à autrui, à sa personne, à ses biens, à sa liberté, à sa dignité. »

La tolérance est l’acceptation des idées et des attitudes d’autrui, mais réciproquement, elle suppose que soient tolérées mes idées et mes attitudes. Sur ce principe et si ce principe est réalité, il offre tout l’espace à ma liberté d’être, de penser et d’agir. Or c’est ce que signifie le nom de franc-maçon. Aujourd’hui, à l’époque de la maçonnerie spéculative, franc-maçon signifie littéralement « constructeur libre de la pensée et de l’idée. »

Toutefois, le sujet qui nous réunit « Tolérer ou Vivre ensemble » suppose-t-il que la tolérance s’oppose au « vivre ensemble » ?

S’Il peut y avoir du respect d’autrui dans la tolérance, il peut y avoir aussi de l’indifférence, la mise à distance de l’autre en raison de sa différence qui, au lieu de m’enrichir, m’indiffère.

La tolérance peut conduire à l’indifférence.

Qu’il pense ce qu’il veut, qu’il fasse ce qu’il désire, qu’il croit à sa vérité, peu m’importe, cela ne me regarde pas, pis, cela ne m’intéresse pas ! Peu me chaut ses idées, ses opinions, ses règles de vie, elles ne sont pas les miennes, mais je n’émettrai jamais de critique, je ne formulerai jamais quelque condamnation à ce qu’elles soient les siennes puisque… je me dis être tolérant. « Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ! »

Une telle tolérance, sous couvert d’être tolérance, exclut tout regard porté à autrui, ignore son existence, exclut l’autre de toute considération. Une telle tolérance exclut l’amour, exclut par le silence la reconnaissance de l’existence de l’autre, exclut tout échange entre les êtres.
C’est une tolérance que l’on pourrait qualifier de froide, administrative, inerte.

En fait, c’est comme si elle introduisait un système de castes, chacun ne se définissant que par ce qui lui ressemble. La tolérance peut ainsi créer des communautarismes de fait.

Et puis la tolérance peut aussi conduire à la lâcheté. Elle invite à se laisser amollir par le bien-pensant, à ne pas réagir face aux contre-vérités comme face à l’intolérable, à accepter le « on ne peut plus rien dire », bref à nous rendre laxistes et à ne plus combattre ce qui est à combattre.

Mais à l’opposé de ces visions tristes, il existe heureusement une autre face de la tolérance.

Il y a tout d’abord un combat qui relève du bon usage de la tolérance. C’est le combat contre l’intolérance associée à la lâcheté de l’anonymat amplifiée par la puissance de diffusion des réseaux sociaux dont la combinaison des trois crée une généralisation de la haine. L’outil Internet devient ainsi un défouloir, une fantastique boite à lettres de corbeaux.

Et puis autre aspect positif, si la tolérance s’associe au partage des idées, à la confrontation des opinions, dans le respect de l’autre, il résulte de cette association, tolérance + partage des idées, une source de progrès phénoménal pour l’évolution des idées comme pour la compréhension de l’autre et par voie de conséquence, une augmentation du respect des uns envers les autres.

C’est, en passant, ce qui se passe en loge maçonnique. La tolérance est pratiquée en franc-maçonnerie. Cette tolérance telle que vécue dans nos loges permet la confrontation d’idées différentes ou contraires, l’apport des enrichissements de chaque frère ou sœur au sujet exposé. Mais la règle exclut qu’il soit débattu ou polémiqué sur un sujet. Cette règle se matérialise ainsi : chaque sœur ou frère peut intervenir sur le sujet par une remarque, un complément ou une question. Il lui est en général répondu par le conférencier du moment. Mais celui qui est intervenu n’a pas le droit d’intervenir une seconde fois. L’objectif n’est de convaincre, ni d’avoir raison, mais d’apporter sa pierre, comme il est dit symboliquement, au sujet traité. Ainsi, à l’issue de toute réunion, chacun repart avec une perspective enrichie sur le sujet abordé tout en s’en faisant une opinion ou mieux, tout en rectifiant l’idée qu’il en avait au début.

En fait, nous sommes ici de plain-pied au seuil du « Vivre ensemble ». Nous serions en effet à l’entrée du « Vivre ensemble » …si… cette belle tolérance fonctionnait comme présentée ici. …si… Une attitude première présidait au préalable à cet avènement de la tolérance, à savoir un respect et une considération pour autrui formant la base primitive de la mise en action de cette tolérance.

Or nous savons que la considération de l’un pour l’autre à priori n’est malheureusement pas une réalité, mais de plus, que pour les êtres de bonne volonté, tels peut-être que nous réunis dans ce temple, peut-être serions-nous d’accord sur l’idée de tolérance vis-à-vis d’autrui, mais quand autrui porte un nom, nous présente un visage, se trouve en face de nous, tout devient moins évident.

Enfin, si la tolérance conduit inévitablement au pluralisme, au multipluralisme, au multiculturalisme, elle ne doit pas nous faire oublier d’être clairvoyant et prudent. Claude Habib, auteur d’un excellent ouvrage intitulé « Comment peut-on être tolérant » évoquait récemment sur France Culture la problématique du voile. En soi, on pourrait considérer que la tolérance nous porte naturellement à accepter que les femmes qui le souhaitent portent le voile. C’est d’ailleurs la critique que les Américains formulent à la France sur cette question. Mais Claude Habib évoquait : certes le voile, mais le voile peut m’arriver et c’est là toute la question ! A cela elle ajoutait : vous ne verrez pas une femme se promener autrement qu’en pantalon dans le 19ème arrondissement de Paris.

Le « Vivre ensemble »

Puisque nous sommes à l’entrée du « Vivre ensemble », entrons !

L’homme vit en communauté. L’homme vit en relation avec d’autres hommes.

Par communauté, j’entends une communauté régie par des règles, qui définissent les modes de fonctionnement des membres de la communauté entre eux. Les règles officielles constituent les lois, les règles non dites constituent les coutumes, les usages, les pratiques du savoir-vivre. S’ajoutent à ces règles ce que l’on nomme des valeurs, censées constituer un point d’union entre les membres de la communauté. Ces valeurs forment une morale, morale commune entre les membres. Une communauté peut être un peuple occupant un territoire déterminé, un groupe social, une caste sociale, une organisation religieuse, un groupe professionnel, un club de pensée, un groupe d’activités sportives, une ville, un bourg, un groupe ethnique, un village africain, une organisation hiérarchique, une famille, un clan, une association, un parti politique… Ces règles, officielles ou non dites, définissent et délimitent le cadre dans lequel s’inscrit le « Vivre ensemble ».

Par « L’homme vit en relation avec d’autres hommes », j’entends la réalité sensible, le vécu et le ressenti des échanges, ou non échanges, entre les êtres d’une même communauté, mais aussi entre les êtres de communautés différentes et entre les êtres entre eux tout simplement, hors toute référence à une communauté quelconque.

Nous nous trouvons en fait dans une mosaïque de communautés et nous appartenons nous-mêmes à des communautés différentes. Celui qui est professeur de collège appartient à la communauté des enseignants, mais comme joueur de tennis, il appartient à la communauté de son club de tennis, et comme membre actif de la défense des femmes battues, il appartient à cette communauté de défense, il possède aussi une carte de membre actif d’un parti politique et est donc membre de cette autre communauté, et comme membre d’une chorale celtique, il appartient également à cette communauté, etc. Chacune de ces communautés possède ses règles et notre héros expérimente en permanence des modes différenciés du « vivre ensemble », avec toutefois des plateformes communes en ce que ces différentes communautés s’emboitent dans une communauté qui les englobe toutes, en général, c’est la nation, laquelle détermine des règles communes, enfin plus ou moins, pour les diverses communautés qui la composent.

Ainsi, par cet emboitement dont la grande boite finale est la nation, des valeurs communes, des savoir-vivre communs propres à la nation permettent aux différentes communautés, de « Vivre ensemble », voire de vivre ensemble harmonieusement. Cela parait en principe possible.

Mais il y a un premier obstacle à cette vision utopique. Un personnage n’est pas pris en compte dans cet ensemble de communautés, c’est l’étranger. L’étranger non pas restrictivement au sens des papiers d’identité, l’étranger qui, venu d’ailleurs, l’ailleurs étant autant l’origine culturelle, l’origine ethnique, que l’impossibilité de s’inscrire dans les règles admises de la mosaïque des communautés dans lesquelles il se trouve, pour diverses raisons relevant de sa personnalité ou de son parcours qui l’ont fait ne pas pouvoir s’intégrer et être ainsi hors-la-loi s’il est actif ou rejeté s’il est passif.

D’autres obstacles s’opposent à l’avènement utopique précédemment évoqué.

Il ne saurait y avoir de communauté nation dont tous les membres adhéreraient aux lois, à leur mise en pratique ainsi qu’aux valeurs prônées. Si c’était le cas, nous serions dans une République de Platon, sorte de dictature utopique, ou dans l’abbaye de Thélème de Rabelais, elle-même utopique. Les communautés, chacune à leur niveau de hiérarchie, sont constituées de points d’entente, certes, mais elles sont aussi pétries de nombreuses, multiples et permanentes contestations, critiques, remises en question, justifiables ou malhonnêtes, de bon sens ou servant l’égoïsme face aux autres, de jalousies, d’instincts de violences, de haines cristallisées dramatiquement en systèmes de non vie, et bien évidemment en systèmes d’existence malheureuses.

Le « Vivre ensemble » sociétal

Jetons maintenant un œil sur le « Vivre ensemble » au plan sociétal et, en ce qui nous concerne, au cœur d’une société démocratique comme la nôtre.

Une société démocratique est une assemblée d’individus qui sont nécessairement reliés dans une interdépendance de fait. Les règles de fonctionnement mises en place par l’état doivent avoir pour objet la protection des individus, la défense des droits individuels, la mise en place de moyens et d’aides permettant à chacun de conquérir sa liberté et de s’épanouir en liberté. Ainsi, une démocratie est un pacte de solidarité entre tous.

La problématique peut être ainsi formulée : comment vivre ensemble et être soi. Comment faire société avec des êtres déliés et inégaux ?

Pour répondre à ces questions, Il faut une obligation étatique, associée à un débat démocratique, une autorité, supérieure au pouvoir individuel, qui soit source de lien social PLUS une éducation à la solidarité, au lien social. Ceci afin d’acquérir la conscience de l’organisation sociale dans laquelle il faut qu’une réduction du droit individuel puisse être comprise et acceptée au profit du droit collectif.

A défaut de cette seconde condition, l’effet sera catastrophique, les actes de l’autorité supérieure seront interprétés comme illégitimes. L’incivilité galopante et foisonnante que nous rencontrons dans nos vies démontre combien nous sommes loin de cette compréhension entre droit individuel et droit collectif.


Le « Vivre ensemble interpersonnel

Quant au « vivre ensemble » interpersonnel, vécu, sous l’angle de la relation sensible avec autrui, il est fait de tout. Les splendeurs de l’âme humaine y côtoient l’horreur et la monstruosité. Dans les splendeurs de l’âme, je garde en mémoire, exemple parmi mille autres, l’homme paraplégique, Lucien Castagnède, décédé récemment, qui a consacré sa vie à aider dans leur handicap des enfants africains eux-mêmes handicapés et à leur permettre d’avoir accès à l’éducation. Quant aux horreurs et aux monstruosités, j’ai résisté en préparant ces propos à en donner des exemples, ne serait-ce qu’un seul, pour ne pas dévier de ce que je crois devoir être ce propos. Disons simplement que chaque jour porte son lot d’atrocités qui peuvent nous faire douter un instant qu’il puisse exister un « vivre ensemble » satisfaisant.

C’est dans cette vision dramatique de la complexité inextricable des relations entre les hommes que nous nous proposons de réfléchir ici au sens à donner à la « pratique de la tolérance », au sens à donner au « vivre ensemble » ainsi qu’aux relations entre ces deux engagements de nous-mêmes.

Il y a un « vivre ensemble » qui se limite à la cohabitation simple. C’est ce qui se passe souvent dans bien des immeubles comptant de nombreux appartements. Chacun vit sa vie et tout le monde s’ignore. Une telle situation ne forge pas les liens qui cimente le « Vivre ensemble »

Le « Vivre ensemble » n’est pas une cohabitation neutre. Le « Vivre ensemble » doit permettre que se développent entre les hommes des relations qui soient des échanges d’idées, des échanges affectifs, des reconnaissances mutuelles, et, au-delà, des liens d’amitié, des liens d’amour, des liens de solidarité, des liens de donation de sa personne, des liens dont la formule pourrait être « Je te fais confiance ». « Faire confiance, donner sa confiance à quelqu’un, est l’un des plus beaux cadeaux que l’on puisse faire à l’autre, et cela pour deux raisons : la première parce que c’est une belle valorisation de l’autre quand on lui déclare : « Je te fais confiance », la deuxième raison parce que c’est un cadeau à risque que d’accorder sa confiance et que tout compte fait, la confiance que l’on accorde sera souvent trahie tout simplement parce que l’homme est habité par cette insoutenable légèreté de l’être comme l’a évoqué Milan Kundera. Et bien que nous ayons éprouvé à maintes reprises la trahison de la confiance que nous avons accordé à d’autres, il nous appartient d’accorder inlassablement notre confiance à d’autres parce que c’est la seule voie possible qui puisse renforcer les liens qui nous attachent aux autres et qui puissent nous rendre meilleurs et rendre meilleurs les autres et, peut-être nous conduire à pas lents et expériences cruelles vers un mieux vivre du « Vivre ensemble ». Le « Vivre ensemble », c’est satisfaire dans les interrelations humaines les deux besoins fondamentaux de l’homme : être reconnu et être aimé. Le « Vivre ensemble », c’est, sur la base des liens et des reconnaissances qui viennent d’être évoqués, contribuer à la construction chez l’autre de la base à partir de laquelle il saura trouver du sens à son existence et ainsi, trouver les raisons lui permettant de se construire lui-même.

Etudiant, j’eus la chance d’être steward saisonnier pendant l’été chez Air France sur longs courriers. J’avais été frappé de la pertinence d’une mesure de sécurité en cas d’incident grave en vol pour maîtriser la panique des passagers. Il nous avait été dit : pour deux passagers assis côte à côte, repérez celui qui vous semble être le moins affolé et confiez-lui le soin de s’occuper et de rassurer son voisin. J’avais compris qu’en confiant un passager à un autre, on réglait simultanément deux cas d’affolement. C’était fort psychologiquement. Le « Vivre ensemble » nous place dans une situation dramatique similaire. L’attention que je porte à l’autre le sauve dans la conduite de sa vie comme j’ai moi-même besoin de l’attention de l’autre pour que ma vie soit sauvée. Nous sommes dans nos vies à la fois l’un et l’autre passager.

Une telle perspective nous conduit inéluctablement vers une transformation de notre être, à savoir la transformation du regard que nous devons porter sur l’autre, transformation pour laquelle Michel Barat, passé grand-maître de la Grande Loge de France, avait utilisé la belle expression de « conversion du regard ».

La suite de ce que l’on pourrait appeler la conversion du regard nous est inspirée par Emmanuel Levinas. C’est un chemin que l’on pourrait intituler du regard au sacrifice. Tout commence par le visage d’autrui. Autrui se présente à nous et en se présentant à nous, il nous fait injonction que nous devenions responsable de lui en même temps qu’il nous présente sa vulnérabilité, sa nudité fragile. Je suis mis en question par l’apparition d’autrui : il exclut mon indifférence, il exclut mon égoïsme. Autrui entre par effraction. C’est l’expérience de rencontrer un visage. C’est un face à face.

J’aime l’autre parce qu’il est le plan exigeant de moi-même et la jetée de moi-même dans cette exigence est la seule perspective qui justifie que je sois à la mesure de ce je dois être.

De cette considération d’autrui, Levinas trouve une transcendance. Notre devoir vis-à-vis d’autrui doit aller jusqu’au sacrifice de nous-même. Autrui nous impose les devoirs de l’altérité, de l’hospitalité et de la responsabilité de lui-même autrui. La perspective d’autrui par Levinas conduit à une obsession d’autrui et ainsi à une réalisation inatteignable. Mais elle doit nous inspirer dans le regard que nous portons à autrui. A titre d’évocation, nous sommes tous dans cette situation devant les migrants. Qui doit-on sauver ? On doit sauver tout le monde. Le premier geste primitif vers autrui est l’hospitalité. Sinon l’autre meurt. Il y a ici de l’inconditionnel. Ensuite il y a la question de l’accueil, question politique. Intégration des migrants avec des chances de réussite. C’est la liaison délicate entre morale et politique. La réponse est oui sinon l’exigence morale qui est la nôtre devient ingérable. Le face à face devient vertigineux. Nous devons nous imaginer sur l’Aquarius.

Sans atteindre la perfection impossible vis-à-vis d’autrui comme le pense Levinas, l’idée du regard et de la considération du visage précédemment évoquée est assez proche de la manière dont le « Vivre ensemble » s’exprime en franc-maçonnerie. Cela porte le nom de fraternité, autre pilier fondamental avec celui de la tolérance. La fraternité maçonnique est proche dans son essence de la forme d’amour nommée agapè, soit un amour qui donne et ce sans contrepartie.

« Tolérer » ou « Vivre ensemble » ?

Alors « Tolérer » ou « Vivre ensemble » ?

Si tolérer c’est exprimer tout respect pour celui qui est différent de nous, dont les croyances, les opinions, les attitudes sont autres, si tolérer c’est ouvrir son domaine intérieur à l’autre, si tolérer, c’est comprendre la relativité des vérités, si tolérer c’est avoir le courage de considérer qu’il y a de l’intolérable et avoir la volonté de lutter contre cet intolérable, si tolérer, c’est supporter et dissoudre l’aversion que nous pouvons avoir pour ce qui est par trop différent de nous mais néanmoins respectable, alors je dis oui à la tolérance !

Si « Vivre ensemble », c’est porter mon regard dans une considération pleine et entière vers l’autre, si « Vivre ensemble » c’est croire à l’enrichissement mutuel apporté entre deux personnes qui se regardent, si « Vivre ensemble », c’est emprunter un chemin qui me conduit du côtoiement anonyme de l’autre à l’amour de l’autre tel une vocation inéluctable, si « Vivre ensemble », c’est conserver l’espérance que la richesse et la beauté de mes rapports avec l’autre puissent enrichir le monde, même si je n’y comprends rien, alors je dis « oui » au « Vivre ensemble ».

Pour clore cet essai, je déclare :


Ouvrier Bâtisseur de l’Universel,

Engagé envers tous les autres hommes,

Sous le signe de la Tolérance et de la Fraternité

Je suis franc-maçon,
Je persiste et signe,
Et ma signature porte le sceau de l’espérance.

J’ai dit, mes sœurs et mes frères, Très Cher Frère Président, selon la formule consacrée.