La loge comme modèle du Vivre ensemble

Tenues d’été de la Grande Loge de France, 16 juillet 2019, Olivier Balaine

Souvenez-vous… Pour beaucoup d’entre nous…

Je vais vous donner lecture de l’article 215 du Code civil : les époux s’obligent à une communauté de vie.

Auquel on pourrait ajouter l’article 212 : les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance.

Quelle concision et quelle précision !

Nous ne sommes évidemment pas à un mariage même si ce lieu a, disons, quelques ambivalences.

Mais l’analogie avec notre sujet de ce jour, et plus largement notre démarche, peuvent interroger. Obligation, communauté, vie, sans oublier respect, fidélité, assistance, secours, autant de mots qui figurent de manière explicite ou implicite dans nos rituels ou règlements. On pourrait encore y ajouter le serment, l’alliance…

Par notre choix en entrant en loge, nous nous obligeons de facto à une communauté de vie. Juste obligés, pas condamnés ! À défaut de choisir, nous avions déjà franchi le passage vers la vie avec la naissance, que l’apprenti revit symboliquement en s’extrayant de la terre.

Vivre ensemble, cela ne vous donne-t-il pas quelque inquiétude ? Comme dans la cérémonie avant d’enlever le bandeau on ne voit pas très bien, et même après ! Et que comprenons-nous de ce qui nous attend ? Plus forte, la vie elle-même nous tire et nous pousse puisque la démarche de l’initié n’est pas d’aller vers la mort inéluctable mais bien de la mort vers la vie. Je cite : « L’Homme libre est celui qui, après être mort aux préjugés du vulgaire, s’est vu renaître à la vie nouvelle que confère l’Initiation ». Cette inquiétude est contrebalancée par l’attrait du mystère, l’impératif d’être et d’accomplir, et bien d’autres espérances.

Pour le meilleur et pour le pire suivant le dicton, le vivre ensemble est questionné dans un monde qui met tant d’énergie à séparer. Nous sommes confrontés à une logique implacable avec la double montée des individualismes qui liquéfient nos sociétés, et des communautarismes.

En loge, nous sommes dans la communauté d’un vivre ensemble, certes limité en termes de temps passé, mais qui nous accompagne pour le « vaste domaine de la pensée et de l’action ». Et ce vivre ensemble a développé tout une série de mécanismes issus de la Tradition pour assurer son efficacité, son efficience, sa pérennité de vivant. Ce n’est pas nouveau ; près de 200 av. J.-C., la Règle de la Communauté, découverte avec les manuscrits de la Mer Morte, détaille de manière étonnante une sorte de « mode d’emploi » pour un groupe qu’on relie aux esséniens. Son actualité est troublante jusqu’à la faire apparaître comme une source bien réelle pour nous. Je vous donne juste les titres des chapitres, très évocateurs :  

  • But et idéal, pour un objectif explicite et commun
  • Cérémonie d’entrée et serment
  • Recensement annuel, fixant le périmètre d’appartenance
  • Les deux esprits, disons bien et mal, leur lutte et l’instruction pour apprendre à les distinguer et pratiquer les vertus
  • Obéissance
  • Classement ou hiérarchie
  • Vie commune, fixant le règlement des séances
  • Admission et sa préparation
  • Code pénal avec les prescriptions / sanctions
  • Séparation profane – sacré à travers le rôle des prêtres
  • Devoirs de l’instructeur dont un étonnant « cacher la doctrine aux mauvais et instruire les bons »
  • Prescriptions morales et mépris des richesses

Je vous engage à lire ce texte.

Communauté, loge, le périmètre que nous évoquons est un assemblage d’hommes autour d’une quête d’esprit, et qui s’organise dans ce but. Il ne s’agit pas de doux rêveurs retirés du monde ou du réel, même s’ils vivent séparés. Ce ne sont pas des idées qui vivent ensemble.

L’enjeu est double : d’un côté accomplir l’homme dans le monde d’ici-bas dans sa relation avec un principe supérieur et transcendant, quelque soit le nom ou la forme qu’on lui donne, de l’autre assurer et mettre le quotidien au service de cet objectif dans toutes ses déclinaisons pratiques. Bien entendu, entre ce que nous appelons par ces mots valise le matériel et le spirituel, la frontière n’est pas étanche puisqu’il s’agit d’une dualité qui espère se résoudre en unité. On la retrouve dans l’expression du XIXe siècle « Ora et Labora », l’oraison et le travail, pour illustrer la Règle de Saint Benoît.

Le vivre ensemble est une promesse, une espérance. Étudier le modèle de la loge, lui-même issu d’un long parcours et qui fait référence aux bâtisseurs, doit permettre de comprendre à travers son fonctionnement comment nous pouvons chercher la connaissance et la vérité, nous perfectionner et pratiquer la vertu. On parlerait aujourd’hui de gouvernance. Vaste programme… sans oublier d’y trouver de bonnes recettes très pratiques et, qui sait, reproductibles au-delà de la loge ?

Nécessité, besoin, impératif, désir ?

À quoi sert le vivre ensemble ? La célèbre théorie de Masslow regroupe la motivation et les besoins de l’homme. Est-il en mesure de les satisfaire seul ou doit-il le faire avec d’autres hommes ?

Ils sont en hiérarchie pyramidale où un niveau ne peut être satisfait que si le précédent l’est. Au départ les besoins à caractère physiologique, comme la faim et la soif. Ensuite les besoins de sécurité et protection. Pour ces deux premiers, l’intégration au groupe garantit des chances de survie bien plus élevés, mais la loge, même quand elle aide matériellement un Frère, n’a pas pour but de les adresser spécifiquement. Ce n’est pas le cas des trois suivants qui continuent à s’incrémenter. D’abord l’amour et l’appartenance, besoin social d’appartenir à un groupe, illustré par la fraternité. Ensuite ce qui touche à l’estime de soi, qu’on retrouve dans le terme reconnaissance présent dès le premier degré en réponse à la question d’ordre. Enfin le niveau le plus élevé, multi forme, incluant le cognitif — le besoin de découverte et de stimulation —, ce qu’il appelle l’esthétique avec l’harmonie, l’ordre et la beauté, mais surtout le besoin d’accomplissement personnel. Par extension, on arrive ici au domaine spirituel, passant du besoin au désir.

Ce modèle de Masslow évoque les quatre sens de l’Écriture depuis le littéral jusqu’à l’anagogique, ou le Pardes de la tradition judaïque. Notons que le Rite dans sa symbolique et dans ses sources n’exclut jamais le niveau premier, disons matériel, qui sera sublimé et non rejeté pour aller plus haut. Le propre d’une dialectique cherchant l’union — voir le Un — ne peut-être l’anéantissement de l’autre partie.

En loge l’ensemble est un levier. Il a ses propres limites ou dangers, dont nous reparlerons, qui ont amené nombre d’hommes à se retirer en ermites, stylites ou anachorètes. On pense encore au curieux modèle hybride mi isolé mi collectif, vous en avez peut-être visité, qu’est une Chartreuse.

Mais qu’est-ce qu’un ensemble ? Des composants ou parties qui ont en commun une appartenance, et tracent donc un périmètre. Ils sont reliés par ce commun excluant l’isolé. On ne peut faire une loge à soi tout seul, qu’elle qu’en soit la tentation, ce qui ne nous empêchera pas de nous voir à l’occasion comme un ensemble avec toutes ses parties internes, formant ce que Schwaller de Lubicz appelle le Temple de l’Homme.

Suivant l’expression familière, le tout est supérieur aux parties. Une loge a plus de puissance qu’un simple ensemble de frères. Pourquoi ? Par toutes les forces que les liens internes et l’union impulsent et qui font croître chaque composant et le tout grâce à la symbiose propre à l’athanor qu’elle constitue, quand tout y concourt. Bien entendu, ce ne sera pas toujours le cas…

L’ensemble commence avec l’altérité, le deux, l’autre qui est aussi soi, comme l’évoque le miroir. La construction du Temple, bien au-delà d’un simple assemblage, ne sera possible qu’avec des pierres taillées et un plan. D’où ce premier travail à effectuer sur nous-mêmes, qui différenciera l’individuation, capacité à être nous-mêmes en autonomie, de individualisme issu de l’égocentrisme stérile. Cette vraie conquête commence dès l’exploration verticale de l’apprenti. Le plan relève du Grand Architecte, manifestation de l’intention qui préside à la Création. La loge sera comme un jardin où pourront pousser et, espérons-le, fleurir toutes les plantes que nous sommes.

Unir, réunir, relier, aligner, partager — mettre en place l’Ordo

Ordo ab chao, la devise du Rite nous donne une structure pour la suite de notre sujet. Le nouvel initié va entrer dans la loge, dans un ordre initiatique déjà établi, pour s’établir lui-même. Nous prenons ici comme hypothèse que le vivre ensemble a pour préalable un ordre au sens structure et lois, impliquant une fonction et une place pour chaque composant, sachant que nous aborderons par la suite l’hypothèse contraire du vivre ensemble dans le chaos. La loge elle-même sera créée, fondée, dans un lieu définissant le périmètre, lieu qui aura été sacralisé par une dédicace lors de sa fondation puis lors de sa réception. Là encore, l’analogie entre la loge corps vivant et la personne est directe, comme entre le Temple et l’homme. Et les cellules qui constituent tous les êtres vivants sont à la fois l’unité structurale, l’unité fonctionnelle et l’unité reproductrice.

Le Rite Écossais est une suite de passages suivant le schéma à trois temps du préliminaire ou séparation initiale, du liminaire ou épreuves, du post liminaire ou réagréation dans le nouvel état ou le nouveau groupe. Étape essentielle du vivre ensemble, elle s’appuie sur plusieurs mécanismes pour que le lien, donc l’ensemble, soit le plus solide et durable.

  • D’abord la reconnaissance, affirmée dans l’Initiation. « je vous invite à reconnaître » ou la question d’ordre. Reconnaître, c’est dire je suis parce que tu es. C’est bien plus qu’accepter ou tolérer l’autre, mais le regarder comme vrai et légitime dans ce qu’il est, s’enrichir de la différence. C’est un acte volontaire, souvent ritualisé, car il établit un lien à caractère sacré avec l’autre.
  • L’examen approfondi des candidatures qui interroge la capacité à rejoindre le groupe.
  • La profondeur et l’irrévocabilité de l’engagement qui doit être confirmé à plusieurs reprises, affirmé comme un choix libre (« votre propre et libre volonté ») et éclairé. Il s’achève avec le serment, lui aussi sacralisé par les trois Grandes Lumières, au risque de perdre — symboliquement — la vie pour qui profanerait et romprait le lien, une exclusion.
  • La séparation et l’isolement dans le cabinet de réflexion, préparation à l’union.
  • La réception avec l’adoubement et la colée chevaleresque, et la formule « je vous crée, constitue et reçois… », évoquant un mouvement en trois temps qui va de la création à la structuration ordonnée, puis à l’agrégation.
  • L’entrée dans la chaîne d’union, lien physique et spirituel entre les Frères dont la force est celle du plus faible
  • Le « prenez place » puisqu’on en a maintenant une. Elle ne nous est pas donnée, nous la prenons. Ajoutons que cette place s’inscrit dans une hiérarchie — celle des degrés et des offices — qui n’est pas la domination de certains mais l’indication de sa position, logique d’ordonnancement. Bourdieu aura certainement détesté ce terme mais il faut le voir au sens de la Tradition. Un extrait de la Règle de la Communauté : « On examinera leur esprit et leurs œuvres année après année, de façon à promouvoir chacun selon son intelligence et la perfection de sa conduite ou à le rétrograder selon les fautes qu’il aura commises ». Rien que cela !

L’intégration réalisée et l’ordre en place, comment la vie se manifeste-t-elle ? À mon sens la trilogie parole (au sens du Logos de Jean), écoute et silence en constituent la structure créatrice, à la fois fécondation et régulation.

Notons que la parole ne se prend pas, ne se conquiert pas sabre au clair mais qu’elle se demande pour qu’elle soit donnée. La parole est trop importante, sacrée, pour la jeter à tout vent. Elle circule comme l’Esprit qui va où il veut. La création est venue par elle, et avec elle nous faisons nous aussi acte de création. Elle est performative et transforme. Nous avons tous en tête les moments insupportables où tout le monde interrompt tout le monde, une confrontation quasi physique avec pour conséquence immédiate la fermeture de l’écoute et la mise en danger du lien. Ici, personne n’interrompt personne. Pour une loge, ce serait mortifère.

Attendre son tour en patience, préparer le moment d’oralité, demander la parole et recevoir l’autorisation de dire, se mettre dans une posture particulière, parler à tous comme si l’on parlait au monde et non à un seul, l’ouvrir et la fermer par des formules rituelles, ne pas la reprendre… Voilà qui lui donne toute sa puissance vitale en correspondance avec le Logos. Nous le ressentons au moment d’intervenir, avec l’émotion que cela suscite. Cette puissance est dangereuse ; nous ne savons qu’épeler et l’apprenti ne peut encore l’utiliser. Je cite encore la Règle de la Communauté, car tout ceci est très ancien ; « Que personne ne parle au milieu des paroles d’un autre, avant que cet autre n’ait finit de parler ». Ou encore « Cet homme se tiendra debout sur ses pieds et dira “j’ai quelque chose à dire aux Nombreux” ; s’ils lui ordonnent, il parlera ».

La parole est libre, indissociable de la liberté de conscience. Elle est active. Le silence et son corollaire l’écoute qui s’appuie sur un sens spirituel sont ses correspondants pas si passifs, eux seuls permettent de recevoir la parole et donc l’appel. Il requièrent une sacrée volonté.

S’il y avait une priorité pour le vivre ensemble je citerais ce trio parole silence écoute, reproductible hors la loge, tellement efficace pour notre propre démarche. Une personne dont la parole est posée, rare et forte écoute d’abord en faisant silence. On devrait ainsi pouvoir reconnaître l’Initié à coup sûr, celui qui est parce qu’il est présent à lui même, à l’autre et au monde.

D’autres mécanismes servent le vivre ensemble :

  • Les fonctions bien réparties des officiers comme autant d’organes. Par exemple l’hospitalier avec l’attention et l’aide à l’autre, le trésorier, l’orateur conscience autonome de la loge, le maître des cérémonies pour ordonner les déplacements, etc. Le Vénérable Maître représente l’autorité, qui a été légitimée à son installation.
  • La protection du périmètre avec sa fermeture et la vérification des présents, ou le tuilage.
  • La difficulté à entrer et la facilité à sortir de la loge.
  • Les éléments de vêture (presque) communs.
  • Les moments du Rite déroulés tous ensemble, ou le regard tourné vers le même endroit.
  • La soumission de la volonté, en réponse à la question « que venez-vous faire en loge », qui n’est pas servitude volontaire.
  • L’obéissance (cf. jurer d’obéir au Vénérable Maître en ce qu’il vous prescrira de conforme… ce qui suppose qu’on en juge contrairement à la confrontation à l’autorité des expériences de Milgram)
  • La mémoire avec les colonnes gravées, pour que les racines du passé nourrissent le présent.
  • Les cérémonies diverses allant depuis le jubilé, fonction de régénération, jusqu’à la cérémonie funèbre, fonction cathartique.
  • La méthode des questions-réponses, rappelant la dialectique socratique, le dialogue sachant – cherchant, l’acceptation des seules vérités qu’on aura examinées par soi-même.

Entre l’immédiateté de l’oralité et la permanence de l’écrit, l’instantané et le devenir, l’éternel recommencement depuis l’origine, le vivre ensemble en loge s’affranchit du temps physique.

Ajoutons les vertus qui doivent être une pratique associant le bien et la cohésion. En premier lieu bien sûr la fraternité, mais aussi l’amour, la tolérance, l’humilité, tout ce qui relie et ouvre à l’autre et à nous‑mêmes. Les vertus sont le mortier entre les pierres.

Réparer, régénérer, l’éternel cycle, du chao vers l’ordo

Ordo ab chao, mais il peut y retourner par plusieurs chemins. Avant cet éternel retour, le vivre ensemble s’accommoderait-il du chao ? Certains aimeraient. Vous avez dit déconstruction ? Une illustration : Castoriadis interroge notre finitude par le trio Chaos, Abîme et Sans-Fond, posant le sacré comme « simulacre institué de l’abîme », faisant un sort à toute transcendance.

Le chao procède-t-il d’une Loi du désordre — disons la théorie du chaos qui a même sa version déterministe — ou de l’absence de Loi ? L’anarchie n’est pas le désordre, la dissonance n’est pas la disharmonie, la différence n’est pas le danger. Mais peut-on construire le Temple, y compris le nôtre, dans le chaos ?

Tout ce que nous venons d’évoquer par rapport à l’ordre initial a aussi un caractère préventif, régulateur, pour éviter de le perdre. Mais toutes les loges sans exception sont confrontées aux tensions inhérentes à ce que nous sommes, issues des passions tristes. Ce sont les égos, les vices qu’il faut fuir, forces actives de la séparation. La Règle de la Communauté parle du combat des deux esprits, vérité contre perversion. Le chao revenu, deux mécanismes sont essentiels pour y faire face, sans parler de nos propres mécanismes internes :

  • Ceux qui touchent au curatif. C’est le rôle de la justice qui s’appuie sur la Loi (ou sur la Règle) et sur le droit qui la dit. La justice est un acte cardinal de remise en place, en rendant à chacun ce qui lui est dû, en s’appuyant sur la dualité prescription / sanction. Mais elle ne répare pas les têtes ou la perte du sens commun. On ne détaillera pas ici tous les règlements mais rappelons par exemple les Comités de conciliation et de décision, les délégués judiciaires. Tout est prêt en espérant ne pas avoir à les activer.
  • Ceux qui touchent au vivant, qui ne peut se maintenir qu’avec la régénération. Elle est assurée d’une part par l’intégration de nouveaux frères, d’autre part par le renouvellement de ceux qui la dirigent, et bien sûr par la quête incessante. Autrement dit, le sang neuf, et non la consanguinité. À défaut, la vie s’arrête. Sur le plan symbolique, le cycle mort renaissance, vécu dès le premier degré, symbolise cette régénération, comme la rencontre. Une initiation est aussi une cérémonie de régénération où chacun revivra la sienne. Sans oublier les fêtes de saint Jean.

Si les forces du chaos sont naturelles et intrinsèques à la vie, le Rite appelle à les connaître pour les maîtriser. Peut-être dans ce qu’elles ont d’inutilement destructeur, mais surtout pour pousser le retour de l’ordo à venir. N’imaginons pas ne plus avoir de passions !

Limites et dangers du modèle

Nous avons quelque peu idéalisé le modèle de la loge pour le vivre ensemble, bien adapté à notre quête. Pourtant, comme tout modèle, nous devons nous interroger sur ses limites et ses dangers éventuels. Nous avons évoqué son rôle régulateur pour gérer et maîtriser, comme le rôle de facilitateur pour donner les conditions de l’épanouissement de chacun.

Mais, il y a toujours un mais. Comment pourrait-il se manifester ?

Pour l’essentiel, la limite est celle du franc-maçon lui-même. Si les circonstances de vie l’impactent, si la motivation se réduit, si le travail flanche, s’il confond mots et idées, si l’individuation est en échec, le risque est grand qu’il reste à quai, se replie sur lui-même, voire qu’il mette sous pression l’ensemble. Poule ou œuf, cause ou effet, la loge qui est un assemblage d’hommes est tout aussi solide que fragile qu’eux, à la fois résiliente et exposée. Comme au solstice, c’est quand elle paraît au zénith de sa forme qu’il faut s’inquiéter des temps à venir en restant vigilants. La roche tarpéienne est proche du capitole. Mais il n’y a pas d’article du règlement qui le prescrive !

Les dangers sont ceux du corps vivant qu’elle constitue, soit par excès de régulation, soit par insuffisance de régénération.

L’excès de régulation se traduit le plus souvent par l’apparition d’un formalisme qui est rigorisme et non rigueur, la lettre tuant l’esprit, voire par une judiciarisation. Il s’affirme aussi dans la tentation communautaire, et consiste à imposer une tyrannie interne ou externe. Nos ateliers m’en semblent bien loin, mais ! Au détour des égos, des ambitions, des émotions et des fanatismes, le risque existe d’imposer les formes d’une pensée unique, un “prêt à penser” suggéré implicitement ou explicitement, traduisant une forme de rapport dominant dominé et débouchant sur un dogmatisme, même masqué. Une hiérarchie qui ne serait pas celle du primus inter pares mais une forme du “je suis au dessus de toi et tu est donc en dessous”peut y conduire.

Autre signe caractéristique de ce danger éventuel, quand le groupe comme l’individu affirment l’identité en construisant l’ennemi comme le rappelle si bien Umberto Eco. C’est Drogo dans le désert des Tartares, ou tant et tant de mouvements de société, ceux qui vivent contre au lieu de vivre avec.

Conformité n’est pas conformisme, obéissance ne veut pas dire asservissement et aliénation. Reconnaissons que la limite peut devenir ténue. D’où l’impérative nécessité que la Règle du vivre ensemble soit nôtre, et non une contrainte imposée. Il nous reste à l’activer et à en avoir conscience, ce qui suppose des efforts répétés. À défaut, la nécrose et le pourrissement nous guettent, annonciateurs de la mort du groupe.

L’unicité qui ouvre à la vérité n’est pas l’alignement de tous derrière une seule tête, mais celle issue de la diversité qui recherche et reconnaît le commun et même l’universel en l’homme et la création, création issue d’un Principe lui-même unique et Un.

En conclusion, le modèle de la loge est un formidable modèle de la vie elle-même, pour déployer les promesses du vivre ensemble dans ce lieu qui doit être celui de la rencontre et de la présence. Il n’a rien de mystérieux, ni à vrai dire d’exclusivement maçonnique dans les mécanismes. Il déploie une sagesse issue de la Tradition. Il nous appartient, et c’était la tentative de ce jour, de bien le comprendre pour le faire vivre et le traduire en actions au jour le jour. Oh, il y a du travail. Il prend alors tout son sens par son efficacité, non pas en tant que modèle ou en tant que finalité à poursuivre, mais pour notre propre accomplissement dans l’être et l’agir.